Polca | Détail de l'actualité

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POLCA - Pôle Régional Musiques Actuelles de Champagne-Ardenne

[ INTERVIEWS ]

L'ECLUSE EN DANGER !

publié le 23.02.2018


L’Ecluse, haut lieu rémois d’une vision alternative de la culture et du vivre ensemble, est menacée d’expulsion. Adhérent du Polca depuis près d’un an, nous leur avons donné la parole afin qu’ils nous éclairent sur la situation et aussi pour évoquer les possibles soutiens à leur apporter.

L'Ecluse en danger !

Pouvez-vous revenir sur l’histoire de L’Ecluse ?

C'est long et compliqué, il y a plein d'entrées possibles. Je précise à ce stade de l’interview que les réponses données ici ne sont qu'une vision parcellaire de ce qu'est l'Ecluse et de ce qu'elle a pu être, car exprimée par quelques membres de ce collectif.

Tentons de faire court. L'Ecluse est une maison avec un grand jardin, située le long du canal à Reims, dans le quartier Verrerie-Cerisaie. En 2012 et 2013 un collectif occupait cette maison pour y développer pêle-mêle un lieu de vie, un lieu de fête et un lieu de travail, tout cela dans un geste social, artistique et politique. Cette initiative était la conséquence d'une asphyxie ressentie à Reims par ces acteurs qui peinaient à trouver des lieux pour s'exprimer et expérimenter des projets, des idées. A cette période, les concerts ont beaucoup popularisé le lieu, les gens aimaient s'y retrouver pour découvrir des groupes ou simplement boire un verre. L'Ecluse offrait un espace pour les concerts indé, comblant le besoin d'une salle de petite jauge à Reims. Ce besoin a été et est toujours exprimé par les acteurs locaux, sans que la municipalité apporte une quelconque réponse. L'Ecluse a représenté un appel d'air pour toutes ces musiques et aussi pour des sous-cultures qui n'ont pas d'espace à Reims pour exister. La situation précaire et le fonctionnement DIY du lieu donnaient une énergie et un sentiment de liberté fort et communicatif. En dehors de cette activité fédératrice, l'Ecluse était aussi un lieu de vie, de jardinage, une brocante, une friperie, un atelier dessin, des soirées à thème, une cantine… Il n'y avait pas de projet prédéfini, tout se discutait dans des réunions ouvertes où les personnes souhaitant proposer quelque chose venaient discuter. Ces réunions duraient des heures, parfois n'aboutissait à rien mais c'était très enrichissant, c'était une expérience collective qui a marqué les esprits !

Les bases philosophiques apparaissent dans le manifeste rédigé en 2012 : https://ecluse-reims.org/manifeste

L'histoire de l'Ecluse est indissociable de sa situation juridique. En août 2012, le collectif se constitue juridiquement en association. Fin 2013, on décide de légaliser et de pérenniser notre présence dans ce lieu et nous trouvons un terrain d'entente avec le propriétaire, Reims Métropole, sur un bail emphytéotique. On arrête alors nos activités et nous abordons une nouvelle phase dans la vie de ce lieu : œuvrer à sa pérennisation. Nous entamons des travaux de restauration de la maison et les démarches administratives liées à la mise aux normes pour reprendre une activité publique. Plusieurs projets d'aménagements ont été présentés aux services sécurité et accessibilité de la ville de Reims, celui qui a abouti en 2017 est la mise en accessibilité de la cour. Ces travaux, dont la finalisation est en cours, doivent nous permettre d'ouvrir la cour au public et de reprendre nos activités en les adaptant à ce contexte. Finis les concerts à forts décibels, nous développons un atelier participatif de réparation de vélo, du jardinage, des brocantes, des projections, des petits concerts, du farniente…

L'ouverture de la Cour est une première étape, nous projetons de finaliser petit à petit des espaces d'ateliers dans la maison (répétitions, entre autres), ainsi que de poursuivre sa restauration.

Pourquoi êtes-vous menacés d’expulsion aujourd’hui ?

En 2014, Reims Métropole nous a réclamé la réalisation des travaux de mise aux normes, ou, à minima, le dossier détaillant ces travaux, ces éléments très techniques devant être fournis sous trente jours ! Bien qu'ayant travaillé au maximum ce dossier, nous n'avons pas tenu ce délai. RM a alors, sans chercher un quelconque échange ou explication, lancé une procédure pour casser le bail signé l'année précédente. Le jugement est tombé début février 2018, confortant RM dans toutes ses demandes sur ce simple motif. L'exécution provisoire est également ordonnée, sur les bases d'une commission de sécurité venue par surprise il y a 4 ans ! Depuis, les travaux de restauration et de sécurisation de la maison ont pourtant beaucoup avancé.
Si nous résumons, nous sommes menacés d'expulsion aujourd'hui car nous n'avons pas répondu à un courrier en 2014...

Avant, pendant et après les travaux...

Est-il possible de vous aider d’une façon ou d’une autre ?

On organise des chantiers collectifs pour finaliser les travaux, tout coup de main est le bienvenu. Le prochain aura lieu samedi 24 et dimanche 25 février, de 14h à 18h. On prévoit l’organisation de 2 soirées de soutien en mars, les dates ne sont pas encore fixées. Le but de ces soirées est de se retrouver, d’échanger en direct avec les personnes qui se questionnent sur notre situation, et de réunir des financements pour faire face aux frais de justice et aux coûts des travaux. Les charges courantes (loyer, impôts, fluides et assurance notamment) sont assumés par les membres en autofinancement. Il y a aussi une pétition que vous pouvez signer, c'est un acte symbolique, mais qui pourrait influer sur la suspension de l'expulsion, possible pendant la période d'appel.

Est-ce que vous avez prévu de rebondir si l’expulsion a effectivement lieu ?

Si l’Ecluse vient à fermer, cela ne se fera pas en silence. Les habitants de Reims et des alentours auront toujours ce besoin d’un lieu alternatif, et d’autres initiatives verront le jour dans les mois ou les années qui viennent, c’est certain. Ce qui est sûr, c'est que ce qui naîtra après l'Ecluse sera différent.

Est-ce que vous avez le sentiment que les difficultés que vous rencontrez sont liées à un contexte local particulier ? Avez-vous connaissance d’autres lieux dans la même situation au niveau national ?

Les seules difficultés que nous rencontrons sont les attaques juridiques du Grand Reims ! Nous avons de bonnes relations de voisinage, notre projet avance à son rythme, nos projets se sont affinés, ont mûris et s'inscrivent dans le temps.

Il y a évidemment un contexte local qui n'est guère enthousiasmant, Reims n'a jamais été bienveillant vis à vis des initiatives alternatives, celles qui mettent en œuvre une autre façon d'exister et de fonctionner, autre que les schémas classiques. La grosse caillasse en 2004 (je crois), la Girafe en 2006 et 2007, le traitement réservé à l'Ecluse aujourd'hui sont la preuve que ces initiatives sont écrasées sans conciliation possible, et que nous devons nous battre pour exister, alors même qu’elles sont une réponse concrète à des besoins non assouvis par la collectivité publique. L'enjeu autour de l'Ecluse est celui de pérenniser un lieu alternatif à Reims, chose qui n'a pas existé depuis les débuts de l'Usine dans les années 80, il y a plus de 30 ans !

Et puis, au-delà de ce contexte local, il y a un contexte d'époque. Les pouvoirs publics forcent de plus en plus les initiatives sociales et/ou culturelles à se normaliser, à s'institutionnaliser pour prétendre exister. Chacun peut aussi observer un phénomène de repli sur soi et une montée des extrêmes basés sur la peur de l'autre, un individualisme grandissant et une anxiété nourrie par un système capitaliste étouffant. Un lieu comme le notre, avec notre fonctionnement, navigue à contre-courant de ce phénomène.

Paradoxalement, ces évolutions sociétales nourrissent le besoin d'espaces dans lesquels le collectif et l'investissement désintéressé et passionné sont la raison d'être. Dans ce contexte, des lieux comme l’Ecluse représentent une échappatoire, un interstice dans lequel nous pouvons exister autrement. Ces espaces sont des pansements tentant d’apaiser les souffrances que notre monde crée ! A notre échelle locale, l'existence d'un espace comme l'Ecluse est souhaité par beaucoup, il se place en complémentarité de ce qui existe et ne demande aucun argent public pour exister. Pourquoi tant d’effort de la part de notre collectivité publique pour le détruire ? Autour de nous il y a d’autres initiatives que l’on peut relayer ici : la station Ubu entre Laon et Soissons (expulsée), le 104 à Nancy (expulsé), et puis on peut aussi signaler des mouvements de lutte comme à Bure contre la poubelle nucléaire qui fait face aux lobby surpuissant polluant notre monde et aidés dans leur œuvre par la force étatique.

Notre seule arme : la solidarité !