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POLCA - Pôle Régional Musiques Actuelles de Champagne-Ardenne

[ INTERVIEWS ]

ARTISTE : MAUD OCTALLINN

publié le 03.03.2017


Dans la cabane de Maud Octallin, il y a un tas choses étranges et farfelues. Rien de surprenant d’y croiser un bulldozer, des « Truites Ressucitées » ou « la soupe de [sa] maman »... Le temps d'une interview, la jeune chanteuse, originaire de l'Aube, nous a ouvert la porte du refuge qu'elle a patiemment construit. 

Artiste : Maud Octallinn

Peux-tu nous parler de ta musique qualifiée de « Chanson française avant-ringardiste, transgenre et bouchère » sur ta page Facebook ? Comment se fait le processus de création avec les musiciens ?

Maud : J’ajuste régulièrement cette aguiche, et l’ensemble de ma communication, également. C’est sans doute des restes de mon ancienne vie de jeune diplômée qui bosse dans la comm’, mais j’accorde une grande importance au fait que tout ce que mon (potentiel) public lit ou regarde soit le plus à jour, le plus proche possible de ma démarche, de mes projets du moment.

Le terme avant-ringardiste est un jeu de mot qui m’a été soufflé par La Souterraine : une façon de désigner la musique du futur qui badine avec le Ringard (il mérite son grand G, ce générateur de tendances). “Transgenre”, c’est pour la non-appartenance stylistique revendiquée. J’écris des chansons avant tout, je ne fais ni de la “pop”, ni de la “musette”. Les étiquettes, c’est un peu ma hantise : dès que l’on m’en colle une, j’ai tendance à vouloir prouver que je suis tout l’inverse. “Bouchère” fait quant à lui référence à l’album-concept que je suis en train d’enregistrer : des déclinaisons gastro-poétiques autour d’un sujet qui m’est cher (chair) : la saucisse. Ce n’est pas la même étymologie, mais j’aime cette homonymie entre le “bouche” dans “boucher”, “boucherie” et la “bouche” : cela m’amuse de composer et interpréter avec ma bouche des chansons évoquant des mets que l’on trouve en boucherie. J’ai bien envie d’accorder un sens nouveau à “boucherie”, qui pourrait être une sorte de connerie faite avec la bouche. En ce sens, ce futur disque sera une vraie boucherie.

J’écris et compose entièrement seule, la plupart du temps au piano, et parfois à la guitare. Pour varier le groove ou les suites d’accords, c’est intéressant de changer d’instrument. J’écris uniquement en français, car je ne comprends bien aucune autre langue.

Et le live ? Il en est où ? Comment ça se passe ?

M. : Depuis la naissance de ce projet (fin 2014), j’ai principalement joué en solo (piano/voix), mais j’ai aussi préparé certains concerts en groupe : en duo piano/batterie (le rythme a une grande importance dans mes compositions), ou en fanfare cuivrée (ce sont les seuls instruments que j’arrive à bien imiter avec la bouche, ce qui est pratique pour chanter les lignes mélodiques aux musiciens). Sur “En terrain tendre”, on peut entendre deux trombones (joué par Michel Berelowitch), un soubassophone (joué par Benjamin Hautin) et des arrangements très libres, souvent improvisés pendant l’enregistrement. Sur le prochain disque, on pourra entendre un instrumentarium plus varié et des arrangements davantage écrits en amont.

 

Concert de lancement de “En terrain tendre” le 14 février 2017 au centre FGO-Barbara, à Paris
Crédit photo : Thomas Bader

 

Les concerts, c’est un moment de reconnaissance immédiate, c’est une joie intérieure intense. J’aime jouer avec les attentes du public, le faire réagir, et interagir avec lui. C’est à la fois le domaine dans lequel je me sens la plus fragile, parce que je me mets complètement à nue sur scène et puise les histoires que j’y raconte dans ma vie intime, et en même temps où je prends le plus de plaisir. Cette photo a été prise lors du concert de lancement de “En terrain tendre”. Alors que tout le monde pensait que j’allais défendre le disque avec ma fanfare au grand complet, j’ai opté pour une conférence schizophrénique (avec présentation PowerPoint et tout et tout) entre Maud Cantillon (à droite), Présidente de Ratée Production (mon asso, avec laquelle je m’autoproduis) et Maud Octallinn (à gauche). C’était une sorte de coming out : j’ai voulu révéler quelles complications et paradoxes absurdes l’autoproduction pouvaient engendrer, et rendre une sorte d’hommage à ces deux ans de dur labeur ! En autres, car ce type de mise en scène (qui varie quasiment à chaque concert) me permet avant tout de ne pas me sentir trop seule (et ennuyeuse) en formule piano solo.

 

Légende photo : “En terrain tendre”, sorti le 14 février (La Souterraine / Ratée Production)

 

Après « Fête Ratée » en 2014 et « Mostlamouratée » en 2016, tu as sorti le 14 février dernier « En terrain tendre ». Dans quelles conditions s’est déroulé l’enregistrement de cet album ?

L’enregistrement, entre 2014 et 2016, a façonné ce disque presque autant que les chansons elles-mêmes. J’ai travaillé en binôme avec Igor Moreno, un ami ingé son qui m’accompagne depuis les prémices de ce projet, puisque c’est lui qui m’a aidée à enregistrer mes premières démos (“Fête Ratée”) et qui m’a incitée à les mettre en ligne ! J’avais envie d’un disque “nomade”, à l’image de ces chansons-fables de transmission orale et unique (à ce moment-là je ne jouais jamais deux fois un morceau de la même façon, les structures se fixaient comme ça, sur l’instant, et les paroles variaient également d’une interprétation à une autre), en d’autres termes, d’une forme au service du fond. On a donc enregistré pas mal de choses avec un studio mobile (pianos, guitares, cuivres) et aussi de mon côté avec un simple dictaphone, en field recording (enregistrement sur le terrain, de ma grand-mère et ma mère qui chantent et jouent du piano dans “RESUCITO”, par exemple). J’ai choisi les instruments que je voulais sur ce disque un peu comme des chatons à la SPA, en tenant compte de leur histoire, de leur environnement (acoustique mais pas que) : un Multivox qui appartenait à Axel Bauer pour arranger “À cheval sur le monde rêvé sauvage”, la chanson la plus entêtante du disque (lui qui me conseille si souvent de consacrer tout mon temps à essayer de sortir un tube, je trouvais l’hommage rigolo), un piano bastringue pour jouer “De ma Cabane”, qui parle de mon enfance (or j’ai appris à jouer et chanter sur le piano très désaccordé de ma grand-mère)... Les quelques passages en studio (à La Canopée, à Châtenay-Malabry) m’ont impressionnée, je n’étais pas vraiment préparée à cela. Il y a donc eu beaucoup d’improvisation (une heure à agiter les branches et feuilles d’un ficus géant, une autre à gratter chaque objet de cette pièce avec un balais, et j’en passe) mais aussi de la déconstruction, notamment en conservant les prises de voix témoins. Ce disque a finalement tous les défauts d’un premier disque (la “Mostlamouratée” ayant été composée et enregistrée après) ! Ces deux ans d’expérimentation ont été très riches d’enseignements, mais m’ont semblé interminables. C’est pourquoi j’ai envie de prendre le contrepied sur le prochain disque et de l’enregistrer live (avec le moins de triche possible, disons).

 

 

Pourquoi avoir choisi une carte de la Champagne-Ardenne en fond de ta pochette ? (et oui on l’a remarqué…)

La pochette et le livret ont été conçus avec des cartes et des images trouvées dans un vieil atlas. C’est Bertrand Sallé, un ami illustrateur/collagiste, qui m’a aidée à mettre tout cela en forme. Je voulais que l’on me voit (pour la première fois sur une pochette de disque) me balader sur mon terrain tendre (ma terre natale, la Champagne-Ardenne), et que l’on se demande si je ne suis pas en train d’enterrer un tendre, avec cette pioche et cet air inquiétant. Cette même ambiguïté est également présente dans le clip “De ma Cabane”, qui révèle la parcelle de terre, de vigne et de forêt où j’ai grandi : à Engente, dans l’Aube.

Sur le recto de la pochette, on peut y lire une toponymie évoquant directement le contenu textuel du disque (“Mont Aimé”, “Pleurs”, “Coole”, “Vertus”, “Pouilleuse”...), en clin d’oeil également à la Carte de Tendre (celle de Madame de Scudéry et des Précieuses du XVIIe siècle, illustrant les différentes étapes de la vie amoureuse).

 

 Détail de la Carte de Tendre de Madame de Scudéry

 

Tu signes tes textes. Pourtant le titre « RESUCITO » est un chant religieux. Pourquoi as-tu décidé d’en faire une chanson ?

Tout a commencé quand j’ai cherché à introduire positivement ce field recording où l’on entend ma mère et ma grand-mère chanter un “Resucito, Alleluia” interrompant un joyeux repas de Noël, et jouer sur le fameux piano désaccordé de mon enfance sur lequel j’ai appris à chanter… Je me suis mise à chercher un texte biblique relatant une parabole émouvante sur la transmission maternelle… Evidemment, je n’ai rien trouvé, la Bible ne louant guère les femmes. J’ai alors axé mes recherches sur le plaisir du chant, puis suis tombée par hasard sur ce texte d’André Dumont. Ce qui m’a tout de suite frappée, ce sont les verbes en lettres capitales introduisant chaque strophe : “ÉCOUTE”, REGARDE”, “TRESSAILLE”, “ET CHANTE”. Wah ! Je tenais là le parfait manuel de chant et les injonctions que tout chanteur s’est déjà formulé à lui-même. Enfin, je me suis amusée à psalmodier ce texte pour plonger l’auditeur dans une sorte de cérémonie religieuse. En pleine campagne, les églises font partie des rares endroits à diffuser de la musique. Ayant grandi sans télévision et sans radio, j’ai eu mes premiers frissons en écoutant les harmonies vocales du choeur de l’église Saint-Pierre de Bar-Sur-Aube, que ma grand-mère a dirigé pendant longtemps.

Crédit photo couverture : Louis-Adrien Leblay

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